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Je saigne vénère, en fait»Поиск на нашем сайте «Je croise un regard» «Et puis, là, des pétards. Comme une enceinte qui pète ou, comme parfois, un type à l’arrière de la salle qui fait un jeu avec le groupe. Il y a des cris, mais on ne comprend pas tout de suite. Le groupe est déjà sorti de scène. Je me retourne : des gens se couchent. Et, là, l’odeur de sang. De sang chaud. Je croise le regard vide d’un type. Il ne cligne plus des yeux et tombe. Par un effet de dominos, tout le monde s’allonge, plus ou moins les uns sur les autres. A côté de la barrière qui nous sépare de la scène, nous n’avons que la place de nous accroupir. Je ne comprends rien de ce qui se passe mais j’essaie de me faire toute petite. Des tirs résonnent. Je suppose que ce sont des tirs en l’air, car aucun cri ne les suit. Je place mon sac à dos devant ma tête pour me protéger des tireurs. J’en vois un au balcon en face de moi, et je suis sûre qu’il y en a un à l’entrée à ma gauche. Je me recroqueville. Les gens essaient de passer par-dessus la barrière pour rejoindre les loges. Je me fais emporter un peu et je perds mes baskets. C’est fou comme les détails vestimentaires et physiques sont importants, car, en fait, ce sont les trucs qui te raccrochent à la vie. La vie réelle. Parce que là, c’est un jeu. C’est pas possible autrement.
«Je regarde un peu, je vois pas ma pote. Les coups de feu reprennent, tout le monde se recouche. Et, là, silence dans la foule. A côté de moi, des gens murmurent : "Quelqu’un a appelé la police ?" "Non, je peux pas atteindre mon portable." "Je pense qu’on doit pas bouger." "Ça va, toi ?" "Qui est touché ?" Ça tire et on ne bouge pas. Il y a des cris et les gens ne bougent toujours pas. En me baissant complètement, j’ouvre mes yeux pour la première fois depuis quelques minutes. Je regarde mes pieds. Et dans nos corps entremêlés, je croise un regard. Vide. A mes pieds. Une fille est allongée sur mes jambes. Elle ne pleure pas vraiment, elle ne respire pas vraiment. «Rafale de balles. J’entends un sifflement dans mon oreille droite. Un gros acouphène. Je me rends compte que je saigne. Alors, je me tiens la tête pour éviter de salir l’ensemble de la salle - c’est vraiment ce que je me suis dit. La fille à côté de moi a dû être touchée par la même balle au bras, ou par la même rafale. Elle saigne beaucoup et a très peur. On se demande en murmurant comment ça va. Moi, touchée à la tête, je sais que je vais mourir comme dans les films. Alors, je fais comme dans les films : je murmure plusieurs fois mon nom et dis de dire à mes proches que je les aime. Et le silence reprend. On ne sait pas où ils sont. Où les "méchants" sont. On ne bouge pas. Les portables commencent à sonner. Pourtant, on ne veut pas qu’ils sonnent. Car chaque sonnerie peut rappeler aux méchants qu’on est là et qu’ils veulent nous tuer.
«Je cherche ma pote dans la foule allongée, je cherche ses tatouages sur les cadavres pleins de sang. Je ne la vois pas. J’espère qu’elle est partie. Je croise le regard d’un garçon avec qui je discutais avant le concert. On se fait des checks mentaux. Ce type, j’ai croisé son regard quelques dizaines de fois, et il m’a tellement aidée. Il faisait son premier slam une heure avant. Un mec cool que j’aimerais tellement retrouver. Mon sac commence à vibrer. Je ne peux pas l’atteindre, mais de toute façon je n’aurais pas essayé. Je compte les vibrations. Il y en a onze. C’est un appel. Puis d’autres. Là, je sens de moins en moins que je vais mourir. Si j’arrive à compter les sonneries, c’est que mon cerveau fonctionne. Alors, je compte les sonneries en regardant le sol. Mon sac est devenu mon doudou, il me permet de ne pas voir ce qui se passe. D’être dans ma bulle où je compte les sonneries en ne pensant à rien d’autre.
«Après des minutes qui paraissent être des heures, les secours arrivent. Ils entrent par le bas et n’osent pas approcher. On ne bouge toujours pas. On entend un type hurler de douleur. Les secours, on sait pas s’ils sont du bon côté de la force ou pas. Des mecs habillés en noir avec des armes, on ne sait pas. Mais, dans le doute, je commence à bouger mes pieds dans l’optique de pouvoir courir sans être engourdie. Les gentils nous demandent où les méchants sont situés. Ils doivent d’abord s’assurer que personne ne tirerait sur nous pendant l’évacuation. A ce moment, un gars arrive sur la scène et dit que les terroristes ont des otages dans les loges, qu’ils veulent parler à quelqu’un de la police, qu’il faut appeler tel numéro. Le GIGN ne retient pas le numéro directement, alors que nous, on l’a gravé en une seconde. On est toujours au bord de la barrière, si près des terroristes dans les loges. En plein milieu des potentiels coups de feu. Et, bizarrement, c’est motivant.
«On nous demande de nous lever doucement mais rapidement pour atteindre la sortie. En se levant, mon champ de vision s’agrandit et je comprends l’horreur. Des flaques de sang et des bras tatoués sans vie. Je regarde vers la sortie. On nous demande de lever les mains et de ne rien prendre. On me demande si mon sac a été rempli d’explosifs en me laissant passer, sans attendre la réponse, car je saigne. En sortant de la salle, je vois le vigile qui m’avait mis le tampon translucide sur le poignet. Il gît devant la porte. On me dit de passer par la porte vitrée cassée. Je suis pieds nus. On nous dit de longer les murs, de faire vite. On nous fait entrer dans une cour d’immeuble. Le Samu est là. Des blessés sont alignés. On est à deux immeubles du Bataclan, on entend des coups de feu. On regarde ma tête. Je demande très sobrement et calmement si je vais mourir là, si la balle est à l’intérieur, si c’est horrible, si tout le monde est sorti, s’il y a des toilettes. On me répond que je parle trop, trop vite et trop distinctement pour que ce soit très grave, sinon je ne pourrais pas parler du tout. On me met un "bracelet de festival" avec des codes barres qu’on me scannera à chaque changement d’emplacement, et une feuille que je mets autour de mon cou, avec mon nom - "c’est joli, Louise" - et mes allergies. Je trouve ça super bien organisé, et j’aime bien les choses bien organisées. «J’appelle ma Tiphon, elle ne répond pas, mais elle m’a appelée dix-sept fois, donc je suppose qu’elle est vivante. J’appelle mes proches, leur donne peu d’infos, concise mais claire car je suis une pro des situations de crise, il paraît… Je fais des blagues, je donne de l’eau aux gens pour m’occuper, je regarde Twitter. C’est la folie, je n’ai jamais eu autant de notifications. Rapidement, on me dit que ma Tiphon est vivante, dans un appart, et qu’elle va bien. On me fait un bandage. Et là, l’attente. On ne sait rien de ce qui se passe. Des pompiers portent des blessés sur des barrières de sécurité qu’ils utilisent comme des brancards. Ça dure au moins deux heures. Pas mal de morts passent devant moi. Un pompier me demande si ça va. Je lui réponds : "Ouais, et toi ?" "Bah, moi, c’est mon métier ce genre de choses." "Ouais. Mais t’as jamais vécu ce genre de choses ?" "Bof, non." Un autre pompier me prend en charge. Il me dit de le suivre et me demande si je peux courir. Bof, j’ai pas de chaussures, quoi… On arrive dans un café. Je m’assieds à côté d’un homme blessé à une jambe. Il est trop bien car on peut faire des blagues. J’ai beaucoup envie de faire des blagues. J’ai aussi toujours envie d’aller aux toilettes (depuis avant le concert, merci la bière) et pour y aller, il faut passer devant des morts. Alors j’ai moyen envie. Je saigne vénère, en fait. On fait des blagues sur les remboursements des places et on rigole. Ça fait du bien. On nous dit qu’on va être transportés à Cochin. Je demande douze fois si on va bien à Cochin car je suis chiante, même dans ce genre de situation. En sortant, on tombe sur Hollande.
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